Près d’une centaine de nouveaux véhicules électriques sont immatriculés chaque semaine dans notre pays. Un demi-million de vélos électriques circulent déjà sur les routes suisses. Et la tendance va en s’amplifiant. Il vaut la peine d’anticiper ces conséquences à long terme, en particulier pour les propriétaires d’immeubles et les maîtres d’ouvrage.
Au chapitre de la mobilité électrique, la Suisse accuse un retard certain. Pour chaque voiture à propulsion hybride ou électrique, on compte 55 véhicules roulant à l’essence ou au diesel. En Norvège, ce rapport est de 1 à 2. Les chiffres de l’Office fédéral de la statistique font cependant état d’une nette progression.
Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. La mobilité électrique est en effet l’une des pièces maîtresses du tournant énergétique. Un moteur électrique consomme trois fois moins d’énergie qu’un moteur à combustion. Si la fabrication des batteries présente encore un bilan énergétique assez médiocre, celui-ci se trouve compensé au-delà de 30’000 kilomètres. Passé ce cap, le moteur électrique est plus avantageux que son concurrent.
L’épineux problème de la recharge
Le gros bémol de la voiture électrique, c’est qu’il ne suffit pas de faire un saut rapide à la station-service pour faire le plein. Même à une borne de recharge ultrarapide, cela prend du temps. Ceux qui ont accès à une station à proximité de leur domicile ou de leur lieu de travail n’en souffrent pas trop. Les citadins forcés de se garer ici ou là au gré des places disponibles dans leur quartier sont moins bien lotis.
Les pouvoirs publics commencent à prendre conscience du problème. Le canton de Bâle Ville a lancé plusieurs projets pour se doter des infrastructures nécessaires au développement de la mobilité électrique, et il tient compte de l’évolution des besoins dans sa planification des transports. Le Forum Swiss eMobility lui a d’ailleurs récemment décerné la « fiche d’or de la mobilité électrique ». Il faudra cependant attendre un peu avant que cet exemple fasse école dans toute la Suisse.
Anticiper les besoins
Pour les propriétaires qui rechargent leur vélo ou leur voiture chez eux et règlent la note via leur facture d’électricité, tout baigne. La situation est plus compliquée quand la recharge s’effectue au frais de la collectivité dans le garage ou sur l’aire de stationnement d’un immeuble à plusieurs appartements. Le risque est grand de déclencher les foudres de la voisine qui roule au diesel ou du passionné de VTT du quatrième étage.
Conseiller et médiateur pour HabitatDurable, Michel Wyss aborde la question avec pragmatisme : « pour les nouvelles constructions, il vaut la peine de penser au futur. Même si le besoin est actuellement inexistant, encastrer préventivement quelques gaines facilitera l’installation d’une ligne électrique le moment venu ». Michel Wyss estime lui aussi que le marché en pleine expansion nécessitera davantage de bornes de recharge. « Je ne comprends pas que les architectes et les concepteurs puissent construire des bâtiments sans penser une seconde à l’évolution des modes de transports ». La gérante immobilière Barbara Mühlestein renchérit : « Dans quelques années, il sera difficile de trouver des locataires pour les places de parc sans borne de recharge ».
La politique au secours des propriétaires ?
L’abandon des carburants fossiles pour des modes de propulsion électrique n’émettant pas de CO2 répond à une volonté politique clairement affirmée. Mais le manque d’infrastructures de recharge refroidit les enthousiasmes et freine la progression des véhicules électriques.
Depuis des années, le sujet suscite régulièrement le débat au Palais fédéral. Le chef des Vert’libéraux et membre d’HabitatDurable Jürg Grossen l’a remis à l’ordre du jour lors de la dernière session parlementaire. Il a déposé une motion demandant que les pénalités versées par la branche automobile en cas de non-respect des valeurs limites de CO2 soient affectées au financement des stations de recharge pour les véhicules électriques. Grossen invoque la nécessité de donner un coup de pouce aux investissements car les stations de recharge exigent des moyens importants : « En raison du manque d’infrastructures de charge à la maison et au travail, de nombreux automobilistes renoncent encore aujourd’hui à acheter un véhicule électrique ».
Le Conseil fédéral a rejeté la motion, au motif que les stations de recharge doivent être « mises en place, exploitées et financées par le secteur privé ». Selon lui, « il y a suffisamment d’acteurs (fournisseurs d’énergie, exploitants de réseau, employeurs, sociétés immobilières, propriétaires privés) pouvant mettre en place ces infrastructures ».
ATE : oui, mais…
L’Association Transport et Environnement (ATE) se réjouit de l’essor de la mobilité électrique, mais à condition que les carburants fossiles soient remplacés par une énergie propre. « Pour que le bilan écologique soit satisfaisant, le courant doit provenir d’une source renouvelable et non d’une centrale nucléaire ou d’une centrale à charbon », rappelle Viera Malach, porte-parole de l’organisation.
La liste des voitures électriques de l’ATE met en évidence un autre problème : la plupart d’entre elles fonctionnent actuellement avec des batteries au lithium dont l’élimination produit des émanations toxiques. Le recyclage de cette substance n’est pas encore possible à grande échelle. Les experts s’attendent cependant à ce que ce soit bientôt le cas.
Subventionner le secteur ? L’ATE est sceptique. Elle ne juge pas opportun d’encourager les véhicules électriques, même s’il n’est pas question d’entraver leur développement. Car il ne s’agira pas à l’avenir de remplacer un type de voiture par un autre, mais de repenser tout le domaine de la mobilité et des transports pour le rendre plus durable.
L’organisation estime qu’une taxe sur le CO2 réduirait plus efficacement les nuisances du trafic individuel motorisé. Comme le relève Viera Malach, « les propriétaires doivent de toute façon s’acquitter d’une taxe CO2 sur les combustibles. L’appliquer aux carburants fossiles ne serait que justice. Cette mesure est indispensable si la Suisse veut atteindre ses objectifs climatiques ». Les voitures électriques seraient alors avantagées au même titre que les autres véhicules émettant peu de CO2, comme ceux qui roulent au gaz naturel.


