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Beddington Zero Energy Development (BedZED)

Le réem­ploi, vers une éco­no­mie cir­cu­laire de la construction

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Thu, 17.06.2021

Il n’y a pas assez de res­sources et bien trop de déchets ! Face à ce constat, une stra­té­gie à déve­lop­per est le réem­ploi des élé­ments de construc­tion, qui per­met de leur don­ner une nou­velle vie. Le but est d’exploiter les res­sources de maté­riaux dis­po­nibles loca­le­ment, de créer et de valo­ri­ser des savoir-faire locaux dans une optique d’économie cir­cu­laire de la construc­tion. Mais qu’est-ce qui dif­fé­ren­cie le réem­ploi du recy­clage ? Le réem­ploi conserve la forme ou la fonc­tion d’un élé­ment (une fenêtre reste une fenêtre ou devient un élé­ment de cloi­son) tan­dis que le recy­clage conserve la matière (une poutre en bois broyée devient un pan­neau de particules).

En Suisse, les déchets de chan­tier repré­sentent près de deux tiers du volume de tous les déchets. La plu­part des déchets de chan­tier sont triés, trai­tés et recy­clés. Le recy­clage génère tou­te­fois une consom­ma­tion d’énergie impor­tante pour le trans­port et la trans­for­ma­tion des maté­riaux et engendre une perte de qualité.

À l’échelle pla­né­taire, les res­sources s’épuisent. Là encore, le sec­teur du bâti­ment pèse lourd dans la balance : d’après la Com­mis­sion euro­péenne, la construc­tion et l’exploitation des bâti­ments dans l’Union euro­péenne est res­pon­sable de près de la moi­tié de l’extraction de tous les maté­riaux.
En Suisse, le sec­teur du bâti­ment repré­sente 40 % de la demande en éner­gie et près de 25% des émis­sions de CO2. Pour réduire son impact éco­lo­gique, le sec­teur doit rapi­de­ment évo­luer et chan­ger de para­digme. Les oppor­tu­ni­tés d’amélioration sont nombreuses.

Du bon sens

Sou­vent pous­sée par la néces­sité et un bon sens aigu, la pra­tique du réem­ploi tra­verse l’histoire de l’humanité. Avant l’industrialisation, la plu­part des maté­riaux de construc­tion étaient d’origine locale et le réem­ploi était la règle par éco­no­mie de moyens. L’acte de bâtir n’engendrait que très peu de déchets.

Éco­no­mie cir­cu­laire de la construction

Notre éco­no­mie actuelle, dite linéaire, est basée sur le modèle « Extraire – Fabri­quer – Consom­mer – Jeter ». Contrai­re­ment à ce modèle, l’économie cir­cu­laire vise à main­te­nir en cir­cu­la­tion les pro­duits et maté­riaux le plus long­temps pos­sible, en pro­lon­geant leur durée de vie et d’utilisation. Ce fonc­tion­ne­ment en boucle per­met de mini­mi­ser la quan­tité de déchets pro­duite tout en pré­ser­vant les res­sources. On peut citer quelques prin­cipes, qui s’appliquent à l’industrie du bâti­ment : réduire (l’utilisation de nou­velles matières pre­mières ) , réuti­li­ser ( les maté­riaux des bâti­ments ) , recy­cler ( trans­for­mer la matière ) , relo­ca­li­ser (pri­vi­lé­gier les savoir-faire et les maté­riaux locaux).

Décons­truire plu­tôt que démolir

Avant de démo­lir, il faut en pre­mier lieu favo­ri­ser les trans­for­ma­tions. Si la démo­li­tion est inévi­table, les pos­si­bi­li­tés de réem­ploi des maté­riaux doivent s’imposer comme une solu­tion pour limi­ter les déchets. Pour cela, il faut revoir nos méthodes de démolition et entre­prendre des déconstructions sélectives. La première étape est le diag­nos­tic, afin de déterminer quels sont les éléments qui ont un poten­tiel de réemploi. Viennent ensuite : le démontage, le trans­port, le sto­ckage, éventuellement la recoupe des éléments, et enfin leur mise en œuvre dans une nou­velle construc­tion. Déconstruire a donc un coût rela­ti­ve­ment élevé et il faut aujourd’hui une réelle volonté de la part du maître de l’ouvrage pour y par­ve­nir. Cet aspect doit aussi être intégré lors de la concep­tion de bâtiments neufs, en favo­ri­sant des systèmes construc­tifs faci­le­ment démontables (fixa­tions mécaniques plutôt que collage).

Les villes, des mines urbaines

Un chan­ge­ment de men­ta­lité est nécessaire pour que le réemploi trouve sa place. Les villes doivent être considérées comme de véritables mines de matériaux à valo­ri­ser. Pour mieux connaître l’état des stocks de cette gigan­tesque res­source, une recherche est actuel­le­ment menée au labo­ra­toire SXL de l’EPFL Fri­bourg, afin de créer une base de données.

Le réemploi d’éléments struc­tu­rels à longue du- rée de vie recèle un grand poten­tiel. Les systèmes por­teurs de type poteaux-poutres sont plus faci­le­ment démontables et réemployables. En pro­lon­geant leur durée de vie pour un autre usage, l’énergie grise déjà embarquée dans l’élément est sauvegardée.

La struc­ture en acier de l’écoquartier bed­ZED (Bed­ding­ton Zero Energy Deve­lop­ment) à Londres a par exemple été construite à par­tir de 95 % d’éléments récupérés loca­le­ment dans des décharges ou auprès d’entreprises de démolition. Plus proche de chez nous, la surélévation de la Halle 118 à Win­ter­thur de Baubüro In Situ réemploie plus de 80 % de matériaux.

Moins de res­sources, moins d’énergie, mais plus de créativité

Pour les archi­tectes d’aujourd’hui, il s’agit d’une nou­velle façon de tra­vailler. Par­tir de la matière exis­tante est une approche sti­mu­lante et créative. Cela exige de la sou­plesse et de l’acceptation d’une cer­taine part d’incertitude. La façade du musée mari­time Kaap Skil aux Pays-Bas est un exemple où la patine du temps est visible : le bois est issu de pilots immergés, collectés lors de la remise en état de canaux.

Prémices d’une pra­tique à généraliser

Parce que la pra­tique est encore mar­gi­nale, les difficultés sont nom­breuses. Les normes en vigueur, sou­vent différentes entre le moment de la mise en œuvre du matériau et celui où il pour­rait être réutilisé, ne faci­litent pas la tâche.

Une demande plus impor­tante de matériaux déjà usagés per­met­tra de développer la filière et de faire bais­ser les coûts. Il existe plu­sieurs pla­te­formes en ligne qui ont pour objec­tif de valo­ri­ser les matériaux de construc­tion en leur don­nant une seconde vie, comme par exemple salza.ch et materiuum.ch.

Des mesures inci­ta­tives doivent être mises en place. Un diag­nos­tic du poten­tiel de réemploi pour- rait être systématiquement exigé avant démolition. De même, un pour­cen­tage de matériaux réemployés devrait être encou­ragé lors de la construc­tion d’ouvrages publics, dont le devoir d’exemplarité est im- por­tant. Il n’est pas exclu que le réemploi soit intégré dans les labels de construc­tion durable, selon l’avis du Conseil fédéral de 2020 en réponse à une inter­pel­la­tion d’Adèle Tho­rens. Enfin, c’est par la sen­si­bi­li­sa­tion et la réalisation d’ouvrages exem­plaires que la pra­tique pourra se démocratiser davan­tage. Une expo­si­tion trai­tant de ce thème et élaborée par l’association Mate­riuum est à voir à la Rasude à Lau­sanne du 4 au 27 juin (https://labor-lausanne.ch/programme) .

Les auteurs

Sarah Hot­tin­ger et
Elo­die Simon

archi­tectes

Éxtrait de la Revue HabitatDurable 62

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